DRAC

Extraits du roman DRAC. En cours d’écriture …

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Chambre Marx

Budapest

La chambre de Lenz, que je baptisais Marx dès notre première rencontre s’apparente à une loge de concierge version pays de l’Est. Minuscule avec une seule arrivée d’eau, un robinet qui goutte. Une chambre pas folichonne. Au rez-de-chaussée d’un immeuble décrépi sur Vaci Utca , avant que la rue ne devienne touristique, bien des années plus tard.

Les carreaux en losanges fumés de l’unique fenêtre donnent sur une cour rongée par le salpêtre ; la luminosité y est fadasse, parfaite pour un vampire.

Le propriétaire de la turne ressemble à un inoffensif diable grec à poils blancs, spécialiste méconnu de Marx.

Il vit depuis des décennies recroquevillé au creux de ce réduit gratuit farci de bouquins. Même son sommier se compose de livres plus ou moins bien jointifs.

S’y frottent les œuvres complètes de Tchekhov, toute la philosophie de Platon à Hegel et quantité d’auteurs majeurs et obscurs mais lus avec avidité. Une vraie bibliothèque particulière où je puiserai tous les ouvrages introuvables dans la Bibliothèque centrale de Budapest. Des écrivains hongrois, des Juifs, des Juifs hongrois, des Polonais, des Japonais, des Français, des Cubains. Sans compter toute une série de publications d’écrivains de l’Ouest traduits et imprimés en cachette dans des lieux éphémères : Miller, Anais Nin, Foucault, Sade …

C’est sûr, de la pensée s’est baladée ici.

À l’abri, dans ce recoin aménagé pour résister en silence à la litanie communiste.

Marx a brillé, réfléchi, imaginé, refait le monde et la lutte des classes, dans ce total inconfort.

Si loin du Saint-Germain-des-Prés de l’époque…

Café trafiqué, cigarettes qui sentent la guerre et soupe trop claire.

Marx sans femme ni enfant mais l’esprit vibrionnant.

Il s’en balance Marx du décor.

Il marche dans sa tête, son corps indifférent à la tristesse de sa vieille tôle.

Marx est devenu mon ami.

Ensemble, nous jouons aux échecs, parlons de la dialectique de la reconnaissance chez Hegel sur le rebord du lit, nos ischions malmenés par la paille tassée de l’hiératique matelas.

Marx n’est pas un vampire et ignore d’ailleurs tout de mes qualités dentaires. J’aime lui rendre visite pour converser, me reposer.

Marx m’avait hébergé par hasard au départ, alors que je cherchais un abri, lassé que j’étais des tuyaux de chantiers, nids de cygnes et cabanes au goût de clou.

Le soir de notre rencontre, j’étais encore poursuivi par des flics en civil. Envoyés par mon père ? Cette dernière hypothèse voguait de plus en plus dans mon esprit. Qui était-il vraiment ce père ? Un vampire communiste ? Pourquoi je ne me souvenais de rien à son sujet ? Et pourtant, il y avait eu ce rêve dans cet appartement où il téléphonait. Un vampire a-t-il un père ? Ces élucubrations généalogiques me traversaient, de plus en plus souvent.

J’avais juste une puce informative qui me disait que ma mère était morte et que mon père était un gradé communiste.  J’étais un traqué spécial,  ma chasse dans Budapest était hors du commun. J’avais même ces derniers temps la sensation qu’une véritable armée était à mes trousses.

Le soir où je fis la rencontre de Marx, je feintais déjà depuis plus de trois heures dans les ruelles.

Les six poursuivants de ce soir-là étaient peut-être un peu plus malins que leurs nombreux prédécesseurs mais quand même pas assez sportifs pour m’attraper.

Marx, lui, rentrait d’une visite chez sa vieille mère ; je le croisai à ce moment-là.

Marx m’aborda alors qu’il trottait à belle allure; il m’invita en un coup d’œil à venir me cacher chez lui.

En un regard, une complicité s’instaura, Marx et moi partagions l’aversion des hommes en gabardine.

Je n’hésitai pas à le suivre. Par sécurité, par curiosité.

Nous avons parlé à voix douce ou forte toute la nuit.

Marx débita au moins trois cours compacts sur Karl Marx, Hegel et son préféré le penseur Lukacs.

Un vrai bûcheron de la philosophie.

Lumineux, digressif, documenté, argumenté, très cultivé et dans un dénuement matériel quasi total.

J’ai tout de suite été fasciné par cet ermite brillant qui arpentait son réduit comme s’il s’agissait d’une agora planétaire.

Je l’écoutais, captais ses fulgurances.

Marx me faisait l’université sauvage , le vampire de l’Ouest avait trouvé son nouveau professeur, après Karenthy, le patron de médecine.

Marx avait trouvé un esprit à sa hauteur, c’est-à-dire un esprit capable de lui renvoyer avec un effet lifté les balles de sa rhétorique subtile.

Je gobais ce soir-là un mulot déniché derrière la minuscule étagère à épices de Marx. Parce qu’il fallait bien se nourrir d’autres choses que de denrées intellectuelles.

Marx, lui, ne mangeait que des pommes -des moins mûres aux pourries en passant par les flétries- des prunes et des radis rouges.

J’aspirais discrètement le sang d’un rongeur pendant que Marx s’élançait dans une envolée dialectique qui perça plusieurs fois le plafond sans moulure.

Le bon Marx ne s’aperçut de rien, pas même de la goutte de sang qui tacha la couverture en carton ondulé de la thèse qu’il écrivait depuis plus de vingt ans.

Marx séjournait parfois chez sa mère, un vieux poète aussi à poils blancs qui supportait mal la solitude, disait-il. Une vieille dame un peu sale, perdue dans ses propres yeux larmoyants et bleus, enfin c’est ainsi que Marx la décrivait.

Ces semaines de retour chez maman me laissaient la place libre.

La recherche de logement m’obsédait, j’avais besoin de chambres pour recevoir d’hypothétiques proies féminines. Marx prêtait bien volontiers son antre. Sans condition. Sauf peut-être la perspective d’une autre joute verbale.

Marx chez maman, je pourrais toujours inviter une girl … Il y avait bien cette rousse du cours de Karenthy, lui dire de me rejoindre dans cet antre philosophique aux relents de biscuits mouillés et de tabac froid, mais je n’osais pas, quelque chose d’indéfinissable m’interdisait la légèreté. Une pression dans la poitrine me transformait en être tremblotant, en bête apeurée sous un laurier, la truffe dans la poussière. Et puis cette fragmentation des corps dans ma tête me faisait dire que j’étais un être incapable d’amour, mais capable de tout. De toute autre chose. Prêt à siphonner, à tuer. Parce que la mort m’habitait en grande Dame présomptueuse ou, plutôt non, en boniche pas méchante mais toujours au travail, le balai en l’air et le plumeau enclin à éliminer toute illusion.

Mais il fallait bien vivre avec cette immortalité de pacotille où tout désormais aurait le goût du sang.

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Chambre d’attente

Paris XVIIIe

Ce n’est pas exactement une chambre. C’est plutôt une salle d’attente où un sommeil mêlé d’énervement vous gagne. Un lieu où personne n’a jamais fait l’amour. Des ordinateurs, des gens qui déambulent à la recherche de travail. Derrière des pupitres encadrés de frontières à ne pas dépasser ( le chômeur peut être dangereux) des conseillers trient le public : bureau 8, attendez là-bas, il vous manque l’attestation, vous êtes radié, revenez dans un mois, ce n’est pas ici c’est là-bas… J’ai été rattrapé par l’ANPE, j’avais demandé des allocations malgré mes brumes vampirologiques. Je me souciais désormais de mon statut social, j’avais besoin d’une couverture, d’être inscrit quelque part.

Peut-être avais-je droit à des allocations après tout  ?

Pourquoi les vampires seraient-ils d’éternels sans-logis ?

Dans les livres d’horreur, c’est vrai qu’ils n’ont jamais de découvert, ni même de compte en banque. Je ne possédais pas de matelas en taffetas pourpre comme les vampires littéraires bien pourvus en gros patrimoine, je n’étais pas non plus propriétaire de châteaux ni de métairies, ni de bois à gibier, ni d’actions dans l’industrie pharmaceutique.

Je voulais “m’intégrer” ne serait-ce que pour accéder à des proies plus facilement.

Fallait-il travailler ?

Comment intégrer une entreprise, obtenir un CDD ? Pour quel travail ? Le jour ? La nuit ? Ce nouveau réel me faisait fumer beaucoup de cigarettes.

Je fus appelé. C’était le matin, 9H15