Les diamants minuscules

Nouvelle parue dans le magazine Please.

◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊

C’est une enfant. À l’aube. Dans les plis du lit, elle se concentre sur ses doigts, truffés de cabochons en plastique. Ses cheveux emmêlés disent le soleil et les rêves avec de gros chats et de capes magiques. Elle est blonde, adore les diadèmes et les rivières de diamants. Et le maquillage. Blush parme, paillettes pour paupières, gloss de poulette, tous les attributs de princesse à deux sous s’éparpillent dans ses draps, sous l’oreiller et aux quatre coins de son monde, dans la chambre de ses parents ou dans les bacs de plantes sur les rebords des fenêtres. Tous ces cailloux de Petit Poucet made en China tissent des histoires qu’elle seule connaît. Un grigri a ces jours-ci sa préférence : un cœur rose translucide découvert dans une pochette-surprise de boulangerie. Elle le serre dans la poche de son jean lorsque la maîtresse lui pose une question. Elle le montre en cachette à ses copines de récréation.

L’écho vague de mariages avec anneaux ou de concours de beauté peuplés de mannequins imaginaires traverse parfois la paroi des âges , atteignant soudain les adultes toujours occupés.

L’enfant fait tourner bagues et bracelets dans son manège. Tel diadème se retrouve écrabouillé dans un placard, un fil de perles s’est coincé dans les lattes du plancher. Des dizaines de bagues ont perdu leurs fausses émeraudes et autres rubis. Toutes ces micro destructions disent son âge à leur façon. Sortes de repères pour Ali-Babette.

Un jour d’été, sa grand-mère lui offre un vrai bijou. Un pendentif en ivoire. Une dent. La jeune fille va sur ses douze ans et la grand-mère sur ses soixante-quinze. Cet objet-là avait eu sa vie. Une histoire d’Amazonie, d’ancêtres et de déracinement. Un poids avec des images exotiques. Dans une dent. L’adolescente comprend le caractère solennel du présent à la délicatesse avec laquelle l’objet a été couché dans un écrin satiné puis emballé dans un papier très doux. Noir.

Elle aurait préféré un cadeau offert par un garçon, par un amoureux envoûté par ses yeux verts. Mais non, il fallait à douze ans, se contenter d’une dent d’ivoire héritée du passé.

Qu’importe, le pendentif est sobre. Elle aime le porter sous ses pulls, comme autrefois son cœur rose dans la poche de ses jeans de « bébé ». Elle se sent protégée. La dent est son cœur d’aujourd’hui. Un cœur qui aurait maigri et blanchi. Un cœur sérieux.

Elle le perdit.

Ne sachant pas trop ni où, ni quand, ni comment. Comme souvent lorsqu’on perd un objet. « Mais souviens-toi, où l’as-tu mis pour la dernière fois ? » lui répète sa mère, contrariée.

La jeune fille ne sait pas. Ne se souvient absolument pas comment la dent était tombée de son cou. Elle la chercha jusque dans l’allée boueuse du jardin. Elle renversa des poubelles, examina des sacs de linge et fit les poches de toute la famille pour mettre la main sur son grigri offert par mamie.

Perdue. Plus rien à se raccrocher en interrogation de géométrie, lorsqu’un angle ou un calcul lui échappait. Plus de pendentif à tripoter pour se rassurer.

Seize ans.

Grandes questions sur la vie et premières boucles d’oreilles de prix. De minuscules diamants offerts par ses parents. Fierté et rébellion. Les perles précieuses voisinent avec un rang de piercing chromés. Un peu pirate, un peu princesse. Des mercredis après-midi se passent, les yeux rivés aux vitrines de grands bijoutiers avec des amies toujours prêtes à lier ou casser quelques bracelets brésiliens à leurs poignets. Les histoires d’amour s’enchaînent plus difficilement que les perles multicolores des colliers d’enfant. On s’attache. On casse. On broie du noir. On voit la vie en rose. Les gris-gris suivent le train grande vitesse de la tempête adolescence.

Parfois, des bagues noires prennent le pouvoir et mettent au rancart les pacotilles des copines de vacances. On s’enferme dans des orages de Métal. La musique à fond.

Un seul garçon de l’époque lui offrira un bijou. Une chaîne très fine et en or. Presqu’invisible. Fluide à son poignet. C’était au Moderne, le café en face du lycée. La chaîne et le garçon resteront un an, accrochés à sa vie. Avec légèreté.

Puis, il y eu d’autres amis, d’autres amours, d’autres gris-gris. Les boîtes à bijoux se remplirent de toutes sortes de souvenirs plus diffus et moins chargés d’émotions. Le petit Poucet version fille aurait bien du mal à retrouver sa route dans ce méli-mélo de fantaisies. Les chemins se complexifient. Les bijoux perdus prennent autant d’importance que ceux que l’on porte. Les étagères des souvenirs se garnissent. On se retourne furtivement, pour voir. Et le langage secret des pierres se dissout dans un temps où l’on a plus le temps de prendre du temps. Un temps d’adulte. Compressé.

Pourtant, les puces de diamant résistent. Elle ne les perd pas, comme tant d’autres bijoux. Elle les porte, quoiqu’il arrive comme des mini-phares qui éclairent sa route de jeune femme. Les diamants font partie de son corps au même titre que les dix doigts de sa main. Elle écoute les autres avec. Elle parle avec. Rêve avec. Elle est un corps percé de diamants minuscules. Une brillance pour rien. Un reflet intermittent du soleil.

Plus qu’un ivoire du passé, une chaîne d’amant ou même une alliance plus tard, c’est cette lumière-là qu’elle gardera. Cet éclat minuscule, qui ne mourra jamais et qui saura toujours l’aider à supporter la noirceur de certaines heures… qu’on espère lointaines.

Claire Didier